TheologosAnalele Universității de Vest din Timișoara · Seria Teologie

L’amitié est l’un des traits les plus nobles et délicats de l’âme humaine. Les écrivains en ont décrit les caractéristiques dans des pages inoubliables. Les sages en ont dévoilé les secrets et les poètes y ont dédié des hymnes exaltants, à l’amitié. Les compositeurs ont mis tout leur talent à ses pieds, tandis que des musiciens ont fait de sorte que les plus sensibles touches de l’âme humaine commencent à vibrer. Les peintres en ont imaginé le visage, les sculpteurs en ont ciselé la personnalité, tandis que certaines religions ont même élevé l’amitié au rang de déesse. Les hommes l’ont toujours cultivée dans leurs âmes, car l’amitié fait surgir la force dans les esprits faibles et rend sensible la dureté des forts. Puisqu’elle affermit le caractère, l’amitié constitue une arme dans cette terrible lutte que la vie représente et aussi une impulsion à la rendre parfaite. Dans les relations interhumaines, elle chasse les dissensions et les discordes, tout en favorisant la constance du rayon débordant de lumière et de chaleur de l’harmonie qui mène à l’entraide et à la prospérité. L’amitié est le plus profond sentiment humain, qui engendre les plus secrètes formes d’intimité et aussi les plus pures, les plus dynamiques et les plus créatrices. C’est à travers l’amitié que l’amour comme alter- ego reçoit l’empreinte brillante et authentique qui se trouve au sommet des beautés spirituelles.

Grâce à la valeur tout à fait exceptionnelle que l’amitié, en tant qu’amour envers ses prochains, imprime à l’âme humaine, nous tenterons finalement d’en saisir la signification originelle et d’en mettre en évidence sa spécificité spirituelle et chrétienne.

Philia, provenant du φιλείν (φιλέω), correspond au mot latin amicitia qui vient de amor- amour (amo- are = aimer). Elle ne se différencie pas de l’Eros, mais en constitue une forme de manifestation orizontale, dans les relations interpersonnelles. Philia représente l’affection entre les personnes, en tant qu’entente, rapprochement, sympathie, amitié, noblesse d’âme. Elle exprime l’amour naturel qui s’établit entre le père et le fils ou entre le fils et le parent; mais surtout l’amour entre des amis.

I. Philia comme sentiment de l’amour interhumain

Philia comme relation interhumaine est définie par le fait que l’homme en tant qu’être portant le visage de Dieu a comme trait essentiel l’intentionnalité vers la communion avec les autres. Autrement dit, la conscience spécifique de la personne humaine est dialogique, c’est-à-dire ouverte en permanence vers la communion et la communication. Voilà pourquoi, à la différence d’autres êtres vivants, l’homme possède des « zones sociales » dans sa conscience, étant muni de l’instinct social en tant qu’instinct spécifique. Aussi la privation sociale qui se manifeste chez certaines personnes constitue-t-elle un symptôme maladif… On n’en retrouve chez les animaux que quelques réflexes ou tendances sociales, mais qui sont déterminés par des instincts biologiques. On pourrait donner comme exemples l’instinct de reproduction ou celui de l’agressivité (l’attaque en «-meute ») ou même l’instinct de défense ( le cas des éléphants qui, pour la plupart du temps, vivent en groupe). Il y a des « actions communes » même chez les animaux (les abeilles, les fourmis, les oiseaux migrateurs, etc.). Mais ce sont des actions strictement biologiques qui surviennent par nécessité, sous forme mécanique. Le sentiment social est bien conscient chez l’être humain, qui peut ainsi s’organiser de façon libre et créatrice, en orientant ses actions et son activité vers des délibérations et des choix éthiques et culturelles, ce qui mène finalement à la mise en place des normes de cohabitation sociale.

Avant la constatation faite par Aristote, qui appelait l’homme « zoon politikon », on a eu le témoignage de la Bible, qui montre que même « l'Éternel Dieu dit: Il n'est pas bon que l'homme soit seul; je lui ferai une aide semblable à lui.» (Genèse 2, 18) et par conséquent a créé la vie sociale. Saint Basile le Grand met l’accent sur le trait essentiel et typiquement social de la nature spirituelle de l’homme, en disant : « Qui ne sait que l’homme est un être gentil et social, non pas solitaire et sauvage ?… Il n ‘y a rien de plus inhérent à notre esprit qu’être ensemble, les uns avec les autres, avoir besoin les uns des autres et s’aimer les uns les autres ».1

C’est ce qui nous permet de voir que philia signifie, sur l’axe horizontal l’affection entre les personnes, l’entente, la sympathie réciproque comme modalité de communication et de communion. Elle atteint à la noblesse de l’âme de l’amitié, en tant que forme spéciale et supérieure de l’amour entre les hommes, en tant que modalité de création de l’intimité interpersonnelle. Mais il sied de voir tout d’abord l’aspect commun, élémentaire du rapprochement et de l’amour entre les hommes. Et dans ce cas-là, la première chose que nous devons mettre en évidence est de déterminer qui est notre prochain.

II. Qui était considéré notre prochain dans l’antiquité pré-chrétienne et à l’époque du christianisme ?

La question qui se pose est : à qui se lier et avec qui communiquer dans les rapports d’ouverture et de rapprochement caractéristiques de l’être humain ?

Chez les Grecs, le prochain était le concitoyen ou l’ami. Les étrangers étaient considérés comme des barbares, des êtres inférieurs et qui ne méritaient donc ni considération, ni soins, ni affection ou attention. Les Stoïciens sont arrivés durant l’époque impériale à soutenir la notion d’amour universel de son prochain, en estimant que tous devaient être considérés des hommes. Les esclaves aussi, disait Sénèque, ils sont des hommes, ils peuvent même être nos amis, mais des « amis humbles ». Cette conception est restée plutôt isolée, n’étant partagée que par un cercle restreint de personnes et elle n’a pas pu se généraliser à cause du fait que, à l’époque, la conception dominante était celle d’Aristote, d’après laquelle, à la différence de l’homme libre, l’esclave n’était même pas considéré un homme, mais « un outil animé ». Cette attitude vraiment étroite et limitée des Grecs à l’égard de leurs prochains était générée, entre autres, par leur conception polythéiste selon laquelle les hommes étaient différents par nature, du fait de ne pas être les fils d’un même parent; et dans cette vision, les Grecs n’étaient pas à même de concevoir une fraternité naturelle.

Dans la société théocratique de l’Ancien Testament seul le compatriote était considéré comme prochain. C’était « le frère », car Dieu était le Père. Mais non pas de tout peuple, il n’était que le Père du peuple choisi Le fait que l’on ne considérait que son compatriote comme un « frère » justifie aussi la circonspection que l’on était censé avoir, celle de ne pas se mêler avec les autres peuples, car cela aurait pu entraîner un éloignement de la glorification du vrai Dieu. Si, toutefois, un étranger vivait ensemble à l’indigène on le considérait, lui aussi, comme un prochain: « Vous traiterez l'étranger en séjour parmi vous comme un indigène du milieu de vous; vous l'aimerez comme vous-mêmes, car vous avez été étrangers dans le pays d'Égypte » (Lévitique, 19, 34). Par cela on voulait imiter l’attitude de Dieu, « qui aime l'étranger et lui donne de la nourriture et des vêtements » (Deutéronome 10,18) ; « Vous aurez la même loi, l'étranger comme l'indigène » (Lévitique 24,22). L’étranger, par le fait d’être encadré dans le même ordre social et politique théocratique, bénéficiait du repos sabbatique et prenait part aux festins. Il était interdit aux étrangers aussi de blasphémer le nom de Dieu (Lévitique 24,16), l’idolâtrie (Lévitique 17,8) et la débauche (Lévitique 18,26), car seul l’étranger converti au judaïsme était considéré leur prochain.2 Les autres peuples étaient classés du terme péjoratif de « goïm », parce qu’ils étaient idolâtres et l’idolâtrie équivalait à la débauche, péché très grave, qui représentait l’infidélité à l’égard du vrai Dieu.

Le christianisme modifiera cette vision étroite concernant la question : qui est notre prochain ? L’Evangile fera s’écrouler le mur qui séparait les hommes et qui créait une différence infinie entre eux, en annonçant que la rédemption apportée par Christ concernait tout homme, car « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle » (Jean 3,16). Cette fois-ci, Dieu n’est plus le Maître d’un certain peuple, mais le Père gentil et aimant de tous les pécheurs du monde.

III. Aspects de l’évolution de l’amour envers son prochain

Comme nous avons pu le constater, même dans le monde antique pré-chrétien il y avait une attitude favorable à l’égard des prochains. Le problème qui se pose est de déterminer d’où cette attitude commence et sur quoi elle est fondée.

Les recherches sociologiques entreprises sur quelques tribus anciennes estiment que l’homme primitif évite, par instinct de conservation, les états conflictuels, les tensions génératrices de toutes sortes de discordes, en favorisant l’option qui mène au rapprochement et à la collaboration, fait imposé par la nature même de la personne humaine, en tant qu’intentionnalité vers la communion. Cette réalité va esquisser le contour du respect de la dignité humaine, imposé par la vie communautaire elle-même, qui se déroule beaucoup mieux lorsque l’on ne fait pas à autrui ce que l’on ne voudrait pas que l’on nous fasse, à nous-même. Ceci deviendra la règle d’or dans les relations entre les hommes, en leur offrant la possibilité de mener ensemble une vie ordonnée et digne. A ce que l’on voit, elle est formulée de manière négative. Le professeur Filipidis l’appelle : point neutre, où se croisent deux notions négatives: ne pas aimer et ne pas haïr. Il est appelé « neutre » puisque ne pas aimer quelqu’un ne signifie pas nécessairement le haïr, et ne pas haïr quelqu’un ne veut pas absolument dire l’aimer. C’est de ce point neutre que surgira plus tard, en même temps que le développement socioculturel de l’homme, la tendance de l’être humain vers une communion dynamique qui mènera, à son tour, à l’accomplissement de deux éléments dans les relations interpersonnelles : d’une part il y aura le principe d’équité qui prendra ampleur et imposera l’ordre social exprimé par la formule « ne porter atteinte à personne et donner à chacun ce à quoi il a droit »; et d’autre part, ce principe recevra aussi une expression affirmative déterminée par le besoin naturel de l’aide réciproque entre les hommes, ce qui exigera d’eux qu’ils soient favorables les uns aux autres. C’est ainsi que la magnanimité, ou la générosité surgit, comme tendance à dépasser l’égoïsme rigide, menant vers l’altruisme créateur de valeurs. C’est de cette manière que le passage d’un élément nécessaire de justice à un élément d’amour se fait. Dans une telle situation, la justice en tant qu’un minimum d’amour commence par : « primum non nocere », c’est-à-dire ne blessons personne pour ne pas être, à notre tour, blessés par autrui. Nous remarquons ici la façon dont la saisie consciente de l’instinct de justice, imposé par la peur ou la prudence de récompense, mène au développement de l’amour, qui ennoblira l’être humain et assurera des relations optimales dans la vie sociale.

Les Stoïciens ont encouragé une disposition beaucoup plus précise pour l’affirmation de l’amour entre les hommes. Cicero, par exemple, réprouve avec détermination la vengeance, la colère enflammée et la joie malicieuse envers les prochains. Son système moral est strictement fondé sur la loi de la justice définie comme: «honeste vivere, neminem laedere, suum cuique tribuere».

Ce qui précède nous permet de voir que l’attitude à l’égard des prochains se conçoit à partir de la loi de la justice : répondre au mal par le mal et au bien par le bien. Dans ce cas-ci, la justice serait un minimum d’amour, un rayon de l’amour qui augmentera jusqu’à devenir infini, en même temps que l’arrivée du Soleil de la justice. Aussi, pour la première fois au monde, Christ notre Seigneur énonce-t-Il la règle d’or sous une forme affirmative, en réalisant ainsi le passage de la justice à l’amour : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c'est la loi et les prophètes » (Matthieu 7,12).

D’autre part, si les Stoïciens proposaient une générosité altruiste, il faut tenir compte de la motivation qu’ils accordaient au caractère humanitaire des faits d’amour envers leurs prochains. D’après eux, par le simple fait d’avoir une raison, l’homme a une dignité divine, que l’on ne peut pas traiter avec indifférence… Mais ce n’est pas l’homme en soi, maladroit, impotent, faible et infirme comme il est, qui mérite notre amour, mais sa raison seule. Il est vrai que les Antiques en parlaient et pratiquaient la liberalitas ( la générosité). Mais il n’y avait que les parents, les amis, les invités, les concitoyens qui en bénéficiaient. Le but en était d’instaurer une sorte d’auréole au-dessus du nom ou de la maison du riche. La générosité existait, mais non pas la pitié ou la charité issues du fond du cœur.3

L’amour entre les hommes reçoit un sens supérieur dans l’Ancien Testament, où l’on lui ajoute aussi une motivation religieuse, comme une sorte de commandement de la part de Dieu, ce qui le fait devenir ainsi une loi positive : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19,18). Cet amour émerge de l’amour envers Dieu et équivaut à l’amour de soi. Cette forme d’amour dépasse de loin la justice valorifiée dans le monde ancien, étant tout à fait distincte de acquitas ou de liberalitas, concepts avec lesquels la culture antique pré- chrétienne s’autoglorifiait.

Mais le grand novum apporté par la nouvelle croyance réside dans l’hiatus avec les religions polythéistes. Si les dieux étaient capricieux, ayant des défauts et des péchés de dévergondage, de même que les mortels, mais n’ayant pourtant aucun contact avec ces derniers, car ils vivaient dans leur monde froid, isolés complètement des hommes, le christianisme peint Dieu comme étant le Père aimant des hommes : philanthropos. En élargissant ce précepte, Saint Justin le Martyr et le Philosophe considérera au II- ème siècle la philanthropie et la sophosyne4 comme attributs essentiels de Dieu. Dans une telle situation et en tant que relation avec Dieu, philia sera animée par l’esprit de la perichorèse de la Trinité descendue par le Saint Esprit dans les âmes de tous ceux qui, en suivant l’exemple du bon samaritain, prouveront être les enfants du royaume de Dieu, à travers les actes de philanthropie que l’on n’avait jamais vus jusqu’alors et qui changeront entièrement la face du monde. Ainsi la philanthropie des chrétiens représente-t-elle l’accomplissement de ce qu’aequitas et liberalitas, tels des prophètes naturels, avaient préparé, i.e. le chemin de l’amour de Dieu dans le monde. Mais regardons de façon concrète les constatations d’un chercheur dans le domaine de l’histoire des religions à propos de ce novum que la religion chrétienne apporte dans le monde: « La solidarité chrétienne était unique, la communauté prenait sur soi la tâche d’entretenir les veuves, les orphelins, les vieillards et du rachat de ceux qui tombaient entre les mains des pirates. Au temps des épidémies ou des sièges entrepris contre leurs villes, les chrétiens étaient les seuls à soigner les blessés et à enterrer les morts. Pour tous les déracinés de l’Empire, pour les foules atteintes de solitude, pour les victimes de l’aliénation culturelle et sociale, l’Eglise constituait le seul espoir d’acquérir une identité, de trouver ou de retrouver un sens à l’existence. Puisque des barrières sociales, raciales ou intellectuelles n’existaient pas, quiconque pouvait devenir membre de cette société optimiste et paradoxale, où un citoyen influent, ancien dignitaire de l’Empire se prosternait devant un évêque, son ancien esclave peut-être. Il est très probable qu’aucune autre société historique n’a connu- ni avant, ni après- un équivalent de cette égalité, de la charité et de l’amour fraternel que les communautés chrétiennes des premiers quatre siècles ont vécus ».5

IV. Philia comme amitié dans la conception antique et dans la spiritualité chrétienne

Si, au début, philia n’était qu’une simple relation interhumaine déterminée par la qualité et la capacité de l’âme humaine de s’ouvrir vers la communion et la communication afin de réaliser l’ordre et la solidarité humaine, elle acquerra, dès le monde antique déjà, un caractère de profondeur et d’intimité lorsqu’elle s’affirmera en tant qu’amitié.

Le caractère spécifique de l’amitié se définit par ce qu’elle est une manifestation libre de l’affection spirituelle qui établit l’intimité. Le mot roumain « prietenie », provenant du mot slavon « priati » = recevoir, montre que l’ami représente la personne qui est le mieux accueillie dans mon âme. L’accueil de l’ami dans son âme réunit deux sources de vie, sans pour autant qu’une des personnes devienne l’esclave de l’autre, mais afin que les forces de chacune s'accroissent. L’un sent, pense et parle d’une manière identique à l’autre, non parce que l’autre a parlé, pensé, désiré ou senti ainsi, mais parce que les deux sentent d’un même sentiment, désirent d’une même volonté, pensent d’une même raison et parlent d’une même voix. La vie de chacun s’écoule dans un centre unique, commun.6

L’amitié est le plus élevé et le plus noble sentiment humain orienté vers la communication et la communion sociale de l’homme. « Sine amicitia vitam esse nullam », disait Cicéron ( A Laelius, XXVII, 86), pour vraiment louer l’amitié. Elle met en évidence le fait que « l’amour ne naît pas entre deux âmes qui sonnent de la même façon, mais qui sonnent harmonieusement » (Schiller), en voulant exprimer ainsi l’idée que, dans ce sentiment, les âmes ne s’assujettissent pas l’une l’autre, mais s'entrelacent sur un même niveau de sentiments et d’action. Aussi l’amitié suppose-t-elle non seulement un accord des caractères, mais aussi leur cisèlement, leur modelage réciproque. D’où les dictons : « Qui se ressemble s’assemble » ou « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es » ou bien « Les mauvaises amitiés gâchent les bonnes habitudes ». C’est pourquoi nous pouvons parler de bonnes amitiés ou de mauvaises amitiés…

1. L’amitié dans l’antiquité pré- chrétienne

Grâce à la fonction qu’elle tient dans les relations interhumaines, philia a joui d’une considération particulière dans le cadre de l’humanisme classique pré- chrétien. « L’amitié est l’expression sociale de l’amour. Aucune autre culture au monde- même des plus anciennes et avancées- n’a élevé ce sentiment au rang de vertu, comme l’a fait l’humanisme classique. L’amitié idéale signifie quasiment une auto- divination de l’homme. C’est en aimant et en respectant autrui comme soi-même que l’on atteint ces cimes de la pureté où seul la divinité demeure ».7 « L’amitié- dit Cicéron- est l’accord si bienveillant (compatissant) et si tendre sur toutes les choses divines et humaines » (De amicitia VI, 20). L’amitié ne doit pas, en conséquence, exclure la divinité mais, bien au contraire, elle doit faire de son mieux pour y atteindre. L’amitié de Prométhée envers les hommes a élevé ceux-ci jusqu’à lui. Les amitiés célèbres et moins célèbres de l’antiquité se voient baignées dans une poésie presque divine. Oreste et Pylade, Thésée et Pirithoos, Achille et Patrocle, Damone et Phintias, Socrate et ses élèves, Laelius et Scipion, Blossius et Gracchus jettent peut-être la lumière la plus glorieuse sur l’humanisme classique. Ils ont réalisé le type idéal de l’homme antique ; c’est par cette vertu de l’amour et de l’abnégation envers l’autre que ces amis se situent au-dessus de tous les hommes, de tous les temps ».8

La culture grecque distingue trois formes de l’amitié :

1έταιρική φιλία - c’était l’amitié de ceux qui entreprennent la même action.

2πολικη φιλία - représentait l’amitié politique, concernant l’union de pensée et d’action dans les affaires publiques.

3έτκή si νομική φιλία était liée à sa valeur éthique et aux relations amicales fondées sur des normes juridiques. Le monde du classicisme grec connaissait aussi la notion : τά ιλικά qui indiquait les sentiments amicaux, c’est-à-dire les éléments constitutifs de l’amitié.

Puisque φιλείν peut signifier aussi « accueillir avec solennité »9, l’amitié représente un véritable rituel de l’hospitalité de l’âme humaine qui se manifeste différemment, suivant les situations. Ainsi les philosophes grecs distinguaient-ils dans la vie des hommes quatre types de philia : 1. physike était philia naturelle ou de parenté qui liait ceux qui partageaient le même sang ; 2. xenike était philia établie entre les hôtes et les invités (les étrangers), qui nous rappelle l’importance que l’hospitalité avait dans le monde antique ; 3. hetairike était philia dans la forme cultivée entre amis ; 4. erotike est l’amitié érotique, cultivée entre des personnes de même sexe ou de sexes différents. Une conséquence de ce fait est constituée par la fameuse maxime pythagorique : « tout est commun entre amis » qui normalement fait référence à tous les quatre types de philia.10

Par - dessus tout cela, philia avait aussi un sens mythologique et cosmique. En élevant au rang de dieux non seulement la nature, mais les sentiments humains également, les Grecs ont fait de Philia une déesse. Empedokles (V-ème siècle av. J.C.), dans son traité appelé Sur la nature, fait référence aux quatre éléments éternels : le feu, l’air, l’eau, la terre. Au début, ces éléments formaient une masse sphérique (sphairos) consolidée par philia en tant que force d’attraction entre eux et, par la suite, ils ont été dissolus par leur rejet réciproque : neiktos. Philia, comme attraction, désigne l’amour ; et neiktos, comme rejet, constitue la haine. Ces deux forces cosmiques opposées déterminent les transformations de l’univers, en agissant sur les quatre éléments de façon rythmique, successive et alternative. Pour avancer un peu plus dans cette direction cosmique, nous pouvons dire que l’amitié, sous forme d’attachement ou de rapprochement en vue d’un bon déroulement de la vie, est inscrite dans la nature de toute chose. Premièrement, le cosmos entier porte en soi la force ou l’énergie du rapprochement des corps, de même que l’interdépendance des phénomènes afin de créer l’harmonie universelle. « Les lettrés- nous montre Platon- disent que le Ciel et la Terre, les dieux et les hommes vivent en union, amitié, harmonie, sagesse et justice. Aussi cet Univers s’appelle-t-il « kosmos », c’est-à-dire amitié, et non pas chaos, ni manque de modération » (Gorgias, 508 a).

C’est dans le monde végétal que l’on peut voir ce type de rapprochement et d’union, connu sous le nom de « symbiose ». Les animaux ont, eux aussi, un certain instinct de rapprochement entre eux, non seulement durant la période de reproduction, mais tout le long de leur vie. Ceux qui vivent autour de la maison de l’homme font preuve d’un certain attachement de sorte que l’on peut dire, à propos du chien, par exemple, qu’il est « semper fidelis ».

Cependant, à la différence pourtant de cette forme générale et universelle de rapprochement et de co- habitation donnée par la nature même des phénomènes, des choses et des animaux, l’homme possède l’amitié sous une forme à part. Elle définit la manière de manifestation du plus profond et essentiel sentiment de l’âme humaine, l’amour. Plus exactement, l’amitié représente l’amour même comme appel vers une autre âme jusqu’à la communion des âmes dans la même union de sentiment et d’action, de sorte que l’ami puisse devenir un « alter ego ». C’est pourquoi Cicéron pouvait dire à juste raison à propos de l’amitié que c’est « un accord bondé de bienveillance et d’amour sur toutes les choses divines et humaines et que, à part la sagesse, les dieux immortels n’on rien donné de meilleur à l’homme » (De amicitia, V, 20), de sorte qu’ « il n’y a rien qui soit tellement à la mesure de notre nature, rien qui lui plaise autant, soit dans le bonheur, soit dans le malheur (que l’amitié) » (idem V, 17). Aussi les hommes l’ont-ils toujours cultivée dans leur âme, car elle fait surgir la force dans les esprits faibles et rend sensible la dureté des forts. Puisqu’elle affermit le caractère, l’amitié constitue une arme dans cette terrible lutte que la vie représente et aussi une impulsion à la rendre parfaite. Dans les relations interhumaines, elle chasse les dissensions et les discordes, tout en favorisant la constance du rayon débordant de lumière et de chaleur de l’harmonie qui mène à l’entraide et à la prospérité de la vie. En faisant ainsi référence à son amitié avec Saint Basile le Grand, Saint Grégoire de Nazianze avoue en toute sincérité : « Il nous semblait avoir la même âme qui met en marche deux corps… Chacun d’entre nous était dans l’autre et par l’autre »11.

En faisant référence surtout à la valeur éthique de la philia antique, nous allons voir dès le début déjà que les sages de l’Hellade l’estimaient étant de trois types : par intérêt, par plaisir et celle bâtie sur la vertu. Ce dernier type, c’était la véritable amitié durable car l’amitié fondée sur l’intérêt disparaît une fois que la cause qui l’a engendrée n’existe plus, de sorte qu’une telle amitié puisse exister même entre les brigands… N’étant pas durable, elle ne peut avoir aucune finalité heureuse et peut à tout moment se transformer en inimitié… Aristote attire l’attention sur le fait qu ‘ « il ne faut pas aimer une personne méchante, car elle peut inciter les autres aussi aux mêmes penchants pervers et l’on risque de devenir pareil à cette personne, dépourvu de valeur et digne de mépris ». L’amitié par plaisir n’est pas durable, elle non plus. « Les jeunes sont enclins à l’amitié, mais celle-ci ne naît souvent qu’en tant qu’effet du désir pour obtenir le plaisir. Voilà pourquoi ils tombent amoureux si vite et c’est tout aussi vite qu’ils cessent de s’aimer, changeant de goûts vingt fois par jour ». L’amitié par intérêt de même que celle par plaisir n’englobent pas l’amour orienté vers les qualités d’une personne à laquelle l’on peut se lier par des relations de sincérité et d’intimité, mais elles se forment en fonction de l’utilité ou du plaisir poursuivi. Dans de telles situations, « l’ami est cher non pas pour ses qualités personnelles, mais pour l’utilité ou le plaisir qu’une relation avec lui peut offrir » (E. N. VIII, 3). Aussi la véritable forme d’amitié est-elle fondée sur la vertu (« arete » = l’action de cultiver les valeurs morales). Mais ceux qui désirent devenir amis doivent d’abord s’assurer réciproquement des qualités qu’ils possèdent. Autrement dit, aucun d’eux ne peut avoir confiance en l’autre. Sans confiance, les cœurs ne peuvent pas s’ouvrir afin de devenir une communion affective qui mène à l’affirmation de `αρετή dans la vie de ceux qui s’appellent amis. Cette confiance se gagne avec le temps, par un processus de vérification, de sélection et d’option. Si, par exemple, quelqu’un ouvre son cœur vers nous en nous couvrant d’éloges ou même de promesses dans le seul but de tirer un certain profit, nous allons apprécier que cette personne n’est pas sincère et ne sera pas fidèle en tant qu’ami. D’où l’on peut voir que même dans l’amitié la prudence et le discernement s’imposent, de même que la capacité de différencier et d’anticiper les caractères humains qui sont souvent changeants et dans la plupart du temps intéressés. Le discernement nous oblige à être toujours prévoyants et à avoir toujours la vision de la finalité (« respice finem ! »), pour ne pas être mis dans la situation de devoir supporter la douleur d’une blessure très lente à guérir, produite par la trahison d’un ami. C’est pourquoi l’on a inventé la trop vigilante et anxieuse formule : « Dieu, Protège-moi de mes amis car je suis capable de me protéger de mes ennemis !… » Et par cette vigilance réservée, la prudence nous maintiendra calculés, en nous disant toujours intérieurement: « Ne sois pas trop sincère en t’ouvrant trop à ton ami pour qu’il ne puisse pas te faire du mal si jamais il devient ton ennemi. Et l’inverse : ne te moque pas, ne médis pas, ne te venge pas contre ton ennemi et ne lui salis pas le nom pour que tu n’aies jamais honte devant lui si jamais tu te lies à lui et deviens son ami… ».

Mais le maintien de la vertu ayant comme fondement la sincérité et l’intimité de l’alter ego dans l’amitié doit être entretenu par la décence réciproque, défendant aux êtres humains de « vomir » leur impudence l’un devant l’autre.

D’autre part, Aristote, en se penchant plus profondément vers la saisie de la caractéristique de l’amitié, la structure en fonction du sentiment de la largesse d’âme, de la bienveillance altruiste et généreuse. « Si nous sommes riches- dit-il- nous avons besoin d’amis qui nous louent pour nos actes de charité. Notre amour propre souffre si personne ne nous voit au milieu de nos richesses et s’il n’y a personne qui nous complimente la générosité. Ensuite, les amis défendront les biens que nous possédons et si jamais nous nous trouvons dans le besoin ou dans l’ennui, l’amour des amis nous aidera. Les amis protègent les jeunes qui manquent d’expérience dans leur approche de la vie. Ce sont toujours les amis qui aident les vieux accablés par les dégâts de l’âge à tenir le coup dans la vie. Et si l’on doit s’engager dans de grands exploits, l’amour des amis renforce l’unité d’action »12. A ce que l’on voit, l’amitié a, chez Aristote, un caractère intéressé et égoïste, fondé sur l’accord des sentiments et des aspirations. Il ne connaît pas l’amour désintéressé et sacrificiel qui descend du haut vers le bas afin de s’identifier avec et sauver ceux qui se trouvent dans le besoin, dans l’ennui ou dans la misère, « ne rien demandant en échange » pour soi-même. Et là où la préoccupation pour son propre moi « n’a pas été convertie dans l’irrésistible élan de dévotion au profit de la personne du prochain, là il ne s’agit pas de véritable amour. L’attention bienveillante que l’on montre à quelqu’un, ce n’est pas d’amour. Ce n’est pas l’amour qui doit être jugé en fonction de l’altruisme, de la bienveillance ou de la pitié, mais inversement, la pitié, la bienveillance et l’altruisme ont autant de valeur que l’amour qu’ils contiennent »13.

2. L’amitié dans l’Ecriture Sainte

a) Dans l’Ancien Testament, l’amitié a un caractère religieux et moral. Abraham et Moïse sont considérés les amis de Dieu (Exode 33,11 ; Jacob 2,23). Le Père divin les aimait comme des amis et leur communiquait ouvertement Sa volonté et Ses projets, en leur conférant en même temps la force de bien mener à bout la mission qui leur avait été confiée. Ceci prouve que les aspirations de l’âme n’atteignent la perfection que dans l’ambiance de communion. L’amitié approfondit jusqu’à la fusion cette aspiration de l’âme humaine, tandis que l’isolement et la solitude étouffent et tuent la vie spirituelle. En confirmant cette réalité, le psalmiste se plaint tristement de l’état de solitude accablante où il se trouve, abandonné par Dieu et éloigné « des amis et des voisins » (Psaume 87,19). « Car mon âme est rassasiée de maux, Et ma vie s'approche du séjour des morts. Je suis mis au rang de ceux qui descendent dans la fosse, Je suis comme un homme qui n'a plus de force… » (Psaume 88, 3-5). Aussi a-t-on pu souligner, et à juste raison, que la société et l’amitié apportent toujours la force à travers l’aide réciproque : « Deux valent mieux qu'un, parce qu'ils retirent un bon salaire de leur travail. Car, s'ils tombent, l'un relève son compagnon; mais malheur à celui qui est seul et qui tombe, sans avoir un second pour le relever! » (Ecclésiaste 4,9-10). Mais dans la vie il importe beaucoup avec qui l’on s’associe ou quel ami l’on choisit : « Il se coupe les pieds, il boit l'injustice, Celui qui donne des messages à un insensé » (Proverbes 26,6). « Ne tiens pas conseil avec un insensé, car il ne pourra pas garder ton secret » (la Sagesse de Jésus Syrah 8,17).

L’amitié est beaucoup louée et conseillée dans les livres de sagesse de l’Ancien Testament. Mais la véritable amitié émerge de l’amour et s’appuie sur la fidélité : « Aime ton ami et sois-lui fidèle ; et si tu dis aux autres ses secrets, tu ne seras plus son ami » (la Sagesse de Jésus Syrah 27,17) ; « L’ami fidèle est toit solide ; et celui qui le trouve, trouve un trésor. Rien ne ressemble à un ami fidèle et n’égale sa bonté. L’ami fidèle est la cure de la vie et ceux qui craignent Dieu la sauront » (la Sagesse de Jésus Syrah 6,14-16). La véritable amitié est sincère et très digne ; elle ne poursuit pas d’intérêts et de profits personnels qui avilissent les relations entre les hommes: « Un homme qui flatte son prochain Tend un filet sous ses pas » (Proverbes 29,5).

David et Jonathan offrent un exemple éloquent d’amitié, fondée sur l’amour sincère et sur la fidélité: « …Car Jonathan l’aimait David comme à son propre âme… » (1 Rois 20,17).

b) Dans le Nouveau Testament, le Sauveur garde toutes ses caractéristiques essentielles de l’amitié, en établissant avec ceux qui Lui étaient proches de secrets liens spirituels. Lazare, par exemple, est appelé « notre ami » (Jean 11,11). Le divin Maître a partagé un état d’intimité avec les Saints Apôtres, auxquels Il confie la mission bénie de continuer Son activité de rédemption : « Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître; mais je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j'ai appris de mon Père. Ce n'est pas vous qui m'avez choisi; mais moi, je vous ai choisis, et je vous ai établis, afin que vous alliez, et que vous portiez du fruit… » (Jean 15,15-16).

A part cet aspect restreint de l’amitié, le Sauveur en découvre aussi un sens large. Il se décrit comme étant l’Ami qui se sacrifie pour tous les hommes : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jean 15,13)…C’est cette ouverture universelle et sacrificielle de l’amitié adressée non seulement aux justes, mais aussi aux pécheurs pour leur assurer la rédemption qui constitue la grande nouveauté des Evangiles. Nous avons vu qu’aux temps anciens l’amitié d’un homme digne avec un méchant était considérée comme « une contamination » des défauts et de la malhonnêteté de l’indigne, donc une baisse morale. Mais Jésus est l’ami des douaniers et des pécheurs, « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades » (Matthieu 9,12). L’amour qu’Il offre dans l’amitié est dépourvu de toute trace de péché et d’intérêt personnel et provient de Dieu, afin d’inclure dans son intimité les êtres humains les plus déchus, ceux qui se trouvent au plus bas de l’échelle humaine, afin de leur rendre une place dans la communion d’amour du Père divin et d’apporter la valeur du visage de Dieu dans leur âme souillée par le péché… Et c’est pour les sauver tous, sans exception que l’amitié de Jésus porte en soi le sceau du Sacrifice. Ces deux traits: sacrificiel et universel régneront sur les âmes de tous les disciples de Dieu et sur celles des témoins de sa Résurrection, dans la fraternité de Son Eglise, qui annulera les barrières entre les hommes et les rapprochera tous dans le cadre d’une action commune visant à faire demeurer l’empire de Dieu sur la terre : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus Christ » (Galates 3,28 ; Colossiens 3,11). Ce caractère élargi de l’amitié, destiné à rapprocher les âmes dans l’union de la même communion de sainteté dans l’Eglise universelle (synodale) n’annule pas, mais implique l’amitié vue dans un sens étroit, celle entre deux personnes. Il y a un élargissement ou une extension du rapprochement et de l’intimité qui se crée entre deux âmes unies dans l’amitié.

3. Les caractéristiques de l’amitié chrétienne

En suivant la pensée des Pères de l’Eglise qui ont cultivé l’amitié aux plus hauts rangs, nous allons diviser les caractéristiques de l’amitié en deux catégories : générales et spéciales.

Caractéristiques générales

Elles concernent l’amitié chrétienne dans la communion de l’amour de Dieu.

  1. L’amitié chrétienne représente la communion de l’esprit de l’interpénétration Trinitaire dans la création et dans les rapports interpersonnels.

Considérée par rapport à l’amour de Dieu, l’amitié détient dans la morale et la spiritualité chrétiennes un sens très profond. Selon la morale chrétienne, «Dieu est amour» (Jean IV,16). L’esprit de l’amour intertrinitaire est un esprit d’harmonie et d’union, qui vibre de manière absolue, éternelle et nécessaire dans l’unité de la Sainte Trinité, de sorte que, comme les Saints Pères l’ont dit, « toute chose est faite par le Père dans le Fils à travers le Saint Esprit ».

Et l’amour implique l’amitié en tant que manifestation de l’amour dans le cadre de l’harmonie trinitaire. Theodor le Prodome, poète et théologien du XII- ème siècle montre d’une manière très expressive dans son poème dédié à l’amitié, intitulé «La transportation de l’amitié » que celle-ci appartient à la Sainte Trinité et donc au monde invisible. L’amitié personnifiée dit: «Je suis dès le début dans un état d’union pure avec Dieu, à l’intérieur de la Sainte Trinité. Je suis liée aux existences non- corporelles de deuxième rang, aux trois triades d’en haut, c’est-à-dire aux Chérubins, aux Séraphins et aux Trônes et aux autres armées immatérielles. J’en suis à l’intérieur et j’établis le lien entre elles et Dieu. Je forme une seule chaîne et j’unis dans un tout unique autant de foules infinies du ciel. Toute la création céleste est dans mon pouvoir et se trouve à ma garde»14.

Selon la conception chrétienne, l’amitié est un don de la Sainte Trinité et appartient à la créature d’un point de vue ontologique. Cela veut dire que « la nature des origines a planté dans le cœur de l’homme le sentiment de l’amitié »15, donc « rien n’est tellement compatible avec notre nature, rien ne peut lui plaire tellement, qu’on soit heureux ou malheureux » (que l’amitié)16. D’ici résulte donc que, selon la doctrine chrétienne, l’homme a le don de l’amitié par sa création même. Parce qu’il est créé « à l’image de Dieu » (la Genèse 1,26), l’homme est censé refléter par son être tous les dons de Dieu. C’est Lui qui a créé une compagne pour le premier homme pour qu’ils forment, en vivant ensemble, une union de l’être, qui soit fondée sur la loi de l’amour et de l’amitié.

Par la commission du péché il y a eu des troubles dans les relations entre les successeurs d’Adam. Le péché a causé une altération du visage de Dieu reflétée dans l’homme et l’homme a été « en contradiction avec lui-même et avec ses semblables ». Les inimitiés, les guerres, les crimes sont apparus. L’amitié est restée un simple désidératum ou une étincelle de l’amour pur dans la vie des hommes. Elle a représenté la beauté de la vie et tous les gens honnêtes et sincères y ont aspiré.

  1. L’amitié chrétienne se réalise en recevant l’esprit de la vie et de l’amour de Christ. Saint Augustin, dans un ouvrage consacré à l’amour, montre que « tout ce qui commence par Christ, c’est par Christ qu’avance et c’est par Lui que s’accomplit. L’ami qui se lie d’amitié dans l’esprit de Christ s’unit donc avec l’autre dans le cœur et dans l’âme ; et ainsi, par les chants de l’amour qui montent graduellement vers l’amitié de Christ il s’unit avec Lui dans l’esprit »17.
  1. Le caractère spirituel de l’amitié chrétienne est donné par la sainteté en tant qu’œuvre du Saint Esprit.

L’union d’amour, l’intimité de l’amitié, capable d’assurer la garantie de l’amitié chrétienne, s’établit par la grâce divine du Saint Esprit. Ceux qui ont expérimenté la vie du Saint Esprit par l’amitié avouent, tout comme Saint Jean Chrysostome que « la personne aimée est pour celui qui aime identique à soi-même. La caractéristique de l’amour est telle que celui qui aime et la personne aimée ne peuvent pas représenter deux personnes distinctes, mais un seul homme »18. « Celui qui a un ami, a un alter ego »19. Saint Grégoire de Nazianze constate, lui aussi, à propos de son amitié avec Saint Basile le Grand : « Il semblait que nous avions tous les deux une seule âme qui mettait en marche deux corps… Chacun de nous était dans l’autre et par l’autre »20.

Caractéristiques spéciales

Nous regardons les caractéristiques de l’amitié chrétienne comme manifestation de l’amour interpersonnel.

  1. La caractéristique la plus importante de l’amitié chrétienne est l’amour désintéressé et sacrificiel dédié aux amis.

Saint Ambroise, en discutant le caractère sacrificiel de l’amitié, montre que souvent un ami doit être déterminé à se faire des ennemis et à être offensé, lorsqu’il s’agit de défendre et d’intervenir pour un ami attaqué injustement. Il ne faut pas être effrayé par une telle honte car c’est le droit qui dit « même si j’ai à subir des maux, je les subirai pour un ami ». Saint Maxime le Confesseur se prononce toujours dans le même sens : « L’ami fidèle considère les malheurs de son ami comme ses propres malheurs et les subit avec celui-ci, en souffrant jusqu’à la mort »21.

Les autres caractéristiques de l’amitié proviennent de ce caractère sacrificiel. Elles sont des fruits des manifestations de l’amour désintéressé qui doivent exister dans les amitiés chrétiennes.

  1. La sincérité. « Christ même – observe Saint Ambroise – nous transforme d’esclaves en amis car Il dit Lui-même : “Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande” (Jean 15,14). Le Seigneur nous montre ainsi la voie qu’on doit suivre dans l’amitié : accomplir le désir de l’ami, déceler nos secrets et ce qu’on a dans nos cœurs… Il faut Lui montrer notre cœur, et Lui Il doit nous montrer le Sien. C’est pour cela qu’Il dit : “Je vous ai appelés amis parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de mon Père” (Jean 15,15). Celui qui se considère un véritable ami ne doit donc rien cacher ; il (doit) faire déborder son âme tout comme notre Seigneur, le Christ répand les sacrements de son Père divin »22

La véritable sincérité chasse la flatterie et l’hypocrisie qui existent parfois dans l’amitié. L’ami sincère saura réprimander son ami si celui-ci s’écarte de la juste voie que l’amitié doit suivre. Tu réprimanderas donc l’ami qui a tort, tu ne quitteras point l’ami coupable… Saint Jean Chrysostome observe dans ce sens : « J’appelle mon ami non seulement celui qui me donne des louanges, mais aussi celui qui me réprimande pour corriger mes erreurs. Le dernier en spécial me semble être mon ami et m’aimer. Celui qui loue tous mes actes, sans faire la distinction entre les bons actes et les mauvais, n’est point mon véritable ami. Un tel homme n’est pas un ami mais un trompeur et un hypocrite. Celui qui me loue lorsque j’ai fait une bonne action et qui me réprimande lorsque j’ai péché est mon ami et il éprouve de l’amour et de la préoccupation à mon égard. L’ami me fait plaisir même s’il m’offense. “Les blessures d’un ami prouvent sa fidélité, dit la Bible, mais les baisers d’un ennemi sont trompeurs” (Proverbes 27,6) »23.

  1. L’amour sacrificiel rend l’amitié durable. « L’amitié doit être durable, elle doit être constante dans l’amour. »24 Saint Maxime le Confesseur se prononce aussi dans le même sens : « On ne peut changer en rien l’ami fidèle car il considère les malheurs de son ami comme ses propres malheurs et il prend le mal en patience avec celui-ci jusqu’à la mort… Les amis de Christ aiment tout le monde de tout leur cœur… ils gardent l’amour continu jusqu’à la fin… lorsque son ami va bien, il persévère à être bon et à l’aider spirituellement et lors du tourment il lui est le support le plus sincère et l’aide la plus tendre »25.
  1. Le couronnement des caractéristiques de l’amitié est représenté, à côté de la sincérité et de la durabilité, par la fidélité. Par celle-ci, l’amitié reçoit l’auréole de la manifestation authentique. La fidélité donne la forme de l’amitié et c’est toujours elle qui consolide le lien d’amour. « L’ami fidèle ne peut être remplacé par rien et il n’y a pas de mesure pour sa bonté. L’ami fidèle est toit solide (Syrah 6,14-15) et ville forte (Proverbes 18, 12). L’ami fidèle est un trésor animé. L’ami fidèle est plus cher que l’or et que toutes les pierres précieuses… L’ami fidèle est un refuge pour se reposer. »26 .

La fidélité représente les limites de l’amitié chrétienne en indiquant les pôles entre lesquels celle-ci se réalise. D’un côté, l’ami fidèle se manifestera par l’amour et ne désirera que le bien de son ami. De l’autre coté, pour garder l’amitié, l’ami fidèle doit éviter l’humiliation de son ami. « La révélation du secret » confié par l’ami représente aussi un péché contre la fidélité de l’amitié, que l’ami fidèle doit éviter : « Celui qui découvre les secrets a perdu la foi et ne trouvera pas d’ami qui lui plaise. Aime et sois fidèle à ton ami et si tu révèles ses secrets tu ne seras plus son ami… Et tout comme si tu avais libéré un oiseau de ta main, tu auras quitté ton prochain et tu ne le chasseras plus… Puisque la blessure peut guérir et les dissensions peuvent trouver la paix ; mais celui qui a révélé les secrets d’autrui a perdu sa confiance » ( Syrah 8, 16-22).

La trahison est le plus grand péché contre la fidélité de l’amitié. La trahison de l’ami reste une chose odieuse, condamnable et honteuse. La trahison des amis représente dans la morale chrétienne tant un péché contre son pareil qu’un péché contre la personne même du traître. C’est le mérite de Saint Ambroise d’avoir révélé cela d’une manière tellement expressive : « Si l’ennemi avait médit de moi, j’aurais subi cela ; et je me cacherais de celui qui me haïrait. L’ennemi peut être évité s’il veut tendre des pièges, mais l’ami ne peut pas être évité. On se protège contre celui auquel on n’a pas confié ses secrets, mais on ne peut pas se protéger contre celui auquel on les a confiés. Pour cette raison, le Seigneur, afin de montrer la gravité du péché de la trahison n’a pas dit ” Toi, Mon fidèle, mon Apôtre”, mais ”Toi, Mon ami, celui qui sens tout comme Moi”, c’est-à-dire en trahissant ton ami tu ne Me trahis pas mais tu te trahis toi-même »27.

Puisque « dans l’amitié il n’y a rien de malhonnête, de fictif ou d’hypocrite, mais par contre, tout est sacré, sincère et vrai… »28, l’amitié chrétienne se lie seulement entre les gens vertueux et elle a comme but la consolidation par la vertu. Cela soulève dans le cadre de la fidélité de l’amitié le problème des collisions des devoirs, en limitant ainsi l’extension. L’ami fidèle ne doit pas se montrer indulgent envers son ami qui pèche devant Dieu. Saint Ambroise relève cela d’une manière particulièrement expressive : « Lorsque quelqu’un est appelé témoigner pour la cause de Dieu ou pour le bien de son pays, peut-il mettre l’amitié au-dessus des devoirs qu’il a devant Dieu ou au-dessus de l’amour qu’il doit à son pays et à ses concitoyens ?…et la réponse est non, car l’ami ne doit pas se montrer indulgent envers l’ami coupable… »29.

  1. Une autre caractéristique de l’amitié chrétienne est l’égalité entre ceux qui s’appellent des amis. Ceux qui aiment d’un amour désintéressé, ceux qui sont sincères et fidèles à une amitié durable doivent être aussi égaux entre eux. Saint Ambroise remarque d’une manière particulièrement suggestive et éloquente que « l’amitié est celle qui enseigne l’égalité, parce que le supérieur doit se montrer égal à l’inférieur, tout comme l’inférieur doit se montrer égal au supérieur. Puisqu’il ne peut pas y avoir d’amitié entre ceux qui ont des habitudes différentes, il faut qu’une bienveillance réciproque joigne l’acte de l’amitié. Ni l’inférieur ne doit manquer d’autorité, si les circonstances l’exigent, ni le supérieur ne doit manquer d’obéissance. Ils doivent s’écouter d’égal à égal ; chacun doit donner des conseils en tant qu’ami. Il doit réprimander non à partir du désir de se vanter, mais à partir du sentiment sincère de l’amour. L’impulsion ne doit pas dégénérer en sévérité, la réprimande ne doit pas devenir désir d’humilier… »30

Comme nous avons vu ci-dessus, l’amitié chrétienne a plusieurs caractéristiques qui se réduisent finalement à une seule : l’amour désintéressé et sacrificiel entre les amis. Celui qui aime son ami sera sincère, fidèle, en le considérant son égal et l’amitié sera très durable. Tout comme toutes les vertus forment une unité par l’amour, elles qui sont seulement des formes de manifestation de celui-ci, l’amitié qui se réalise par l’amour a plusieurs caractéristiques qui forment une union parfaite dans l’amour. Dans une amitié intéressée, qui manque d’amour, la sincérité se transformera en hypocrisie et la fidélité en insécurité ; l’égalité disparaîtra et l’amitié sera détruite au moment où l’ami ne saura plus constituer un instrument destiné à satisfaire un intérêt égoïste.

V. La salissure de l’amitié

Si le plus important commandement divin est d’aimer Dieu et son prochain comme on aime sa propre personne, l’amitié n’est pas un commandement, un devoir ou une obligation morale. Elle représente un acte de libre choix, d’option. C’est un acte intime, par lequel les personnes humaines atteignent le plus haut degré de la communion qui existe entre elles, en formant un « alter ego ». Une fois liée entre les hommes, l’amitié reçoit l’impératif moral de l’amour le plus intime, qui va jusqu’au sacrifice vu comme dévouement total, afin d’entamer une action commune dans la vie. Cela implique la sincérité et la fidélité entre les amis. C’est pour cela que trahir l’amitié est un grave acte d’immoralité, pareil au meurtre. Judas s’est fait stigmatiser le nom éternellement avec le qualificatif de son monstrueux sacrilège et, une fois sa conscience réveillée, la réprimande lui a semblé tellement violente qu’elle lui a déséquilibré l’âme et il s’est suicidé.

Une autre salissure de l’amitié est l’intérêt égocentrique et perfide. Il est vrai que l’intelligence de l’homme représente la capacité de chacun de s’orienter de manière pratique vers un but utile. Et pour que l’orientation soit plus efficace, la raison devient très souvent perfide, en suivant des buts égoïstes et mesquins. Pour les atteindre, beaucoup d’hommes s’engagent dans des amitiés intéressées dont ils en tirent profit. Ils oublient ensuite avec ingratitude les services obtenus et, si l’intérêt l’exige, ils se transforment, dans leur égoïsme tyrannique, même en ennemis. Il ne s’agit pas seulement ici du paradoxe de la conscience humaine, mais de l’indignité du caractère labile qui est le résultat d’une conscience pervertie qui refusent de s’orienter du point de vue socioculturel vers les valeurs morales.

Troisièmement, c’est toujours salissante l’amitié qui ne mène pas à la vertu, mais au péché. C’est l’amitié entre les méchants qui s’associent pour commettre des brigandages, des vols ou des meurtres. Ceux-ci peuvent devenir, en fonction des situations où ils se trouvent, lorsque les intérêts mesquins ne les unissent plus, les ennemis les plus obstinés. Les soi- disant « amitiés adultères » s’encadrent toujours dans cette zone du péché. Il s’agit premièrement des amitiés entre les jeunes qui ne représentent souvent que les sexes qui se cherchent. L’éros vainc souvent les sentiments purs et fait des victimes.

Il s’agit deuxièmement des amitiés érotiques. Ces amitiés en dehors du mariage ont comme but la satisfaction du plaisir ou la délivrance de la tension sexuelle tout au plus. Elles peuvent exister aussi en dehors du mariage sous la forme des couples d’amants. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles de telles amitiés érotiques, dans le cadre desquelles l’instinct ne s’oriente pas vers la valeur, finissent le plus souvent tragiquement, ayant des conséquences désastreuses sur la famille et surtout sur les enfants qui sont les victimes innocentes des aventures inutiles.

Nous considérons que l’amitié est salie dans le plus haut degré dans les groupes d’homosexuels et de lesbiennes chrétiens. Malheureusement, cela existe ! Et ils sont soutenus par des arguments appartenant à la morale et à la spiritualité chrétienne. Et ce n’est pas quiconque qui les soutient. C’est Adrian Thatcher, le directeur du Centre de théologie et d’éducation chrétienne auprès du Collège Saint Marc et Saint Jean de Plymouth de la Grande Bretagne; dans son livre, Liberating sex, Londres, 1993, avec une bibliographie actualisée, l’auteur prétend offrir au nom de l’Eglise Anglicane une perspective chrétienne sur la sexualité. Le chapitre X du livre est dédié à « L’amitié dans les relations sexuelles » (pp. 241–265). L’auteur apporte des arguments pour l’homosexualité entre partenaires chrétiens dans les chapitres antérieurs où ils montrent qu’à l’époque actuelle il faut aller au-delà de la conception patriarcale du péché qui a été propagée par le Saint Apôtre Paul, comme héritage de la tradition judaïque. Il n’y a pas de péchés sexuels, parce que le péché est essentiellement un échec de vivre en amour. La Sainte Trinité est l’essence de l’amour Trinitaire dans les relations de communion et de communication avec d’autres personnes. La grâce divine non- créée de la Sainte Trinité sanctifie aussi le corps, en l’orientant vers l’amour interpersonnel. « La sexualité nous transmet, à nous et aux autres, un message important. Elle nous montre que nous sommes incomplets et que nous sommes faits pour avoir des relations avec les autres. Nous sommes faits pour vivre en communion et non dans la solitude. Du point de vue théologique, la sexualité est un moyen ingénieux par lequel Dieu nous appelle à entrer en communion avec les autres. Notre sexualité est une preuve que nous sommes faits à la ressemblance de Dieu, nous sommes faits pour avoir des relations avec quelqu’un et la nature de Dieu est Relation. Le fonds de cette relation entre les personnes divines de la Sainte Trinité et, potentiellement, entre les personnes humaines, c’est l’amour » (p. 78). A partir de cette affirmation, A. Thatcher commence le chapitre sur l’amitié accompagnée de relations sexuelles, chapitre qui a à la base le rapport entre le célibat et le sexe qui montre que dans certains pays les célibataires représentent une moitié de la population adultère. Aux Etats- Unis, 53% des femmes sont célibataires ; 20% n’ont jamais été mariées ; 33% sont des femmes divorcées ou des veuves. Un rapport réalisé par l’Alliance Evangélique de la Grande Bretagne montre que 44% des hommes qui ont moins de 30 ans, paroissiens de l’Eglise Evangélique, sont des célibataires et la solitude et l’angoisse concernant la vie sexuelle sont des sentiments qu’ils éprouvent couramment. Il semble que le nombre de célibataires par rapport au total des paroissiens d’une congrégation varie entre 1/3 et ½. L’auteur analyse ensuite la possibilité qu’une expérience sexuelle, même dans des couples d’homosexuels et de lesbiennes, soit respectée et sacrée même sans être une union légitime pour toute la vie. On a pour point de départ les paroles de Jésus par lesquelles Il montre que c’est Lui le véritable ami qui par amour donne sa vie pour ses amis, sans faire aucune discrimination entre ceux-ci (Jean 15, 12-15). On comprend d’ici que Jésus proclame l’amitié entre les égaux. La relation maître – serviteur est exclue de la nouvelle vie que Jésus offre et inaugure. Les modèles domination – obéissance, inégalité – propriété qui ont toujours été des caractéristiques du mariage patriarcal, appartiennent au « monde » (Jean 15,18-20). Ils ne doivent pas faire partie des amis de Jésus, dit l’auteur. D’autre part, l’amitié entre Jésus et ses disciples a à la base la révélation personnelle intime. Ils sont les amis de Jésus parce qu’ils ont réussi à Le connaître et à connaître Dieu le Père par Son intermédiaire. La dynamique de l’amitié entre les gens est basée sur une ouverture personnelle réciproque. Plus cette ouverture est grande, plus l’amitié est profonde… Les amis deviennent des amis parce qu’ils se découvrent l’un l’autre… Ensuite, puisque l’amitié est une relation de réciprocité, elle est vulnérable et les amis peuvent la compromettre ou l’annuler. Les mots : « Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande » vise toujours cette caractéristique de l’amitié. Le sens courant de la subordonnée directe conditionnelle « si… » peut nous conduire à la fausse conclusion que l’incapacité d’obéir au commandement de Christ mène à la perte de Son amitié. Mais l’amitié de Christ n’est conditionnée par rien. L’incapacité de respecter le simple commandement « Aimez-vous les uns les autres » (Jean 15,12 et 17) suppose inévitablement que l’amitié n’a pas résisté du moment qu’aimer l’autre est la pratique même de l’amitié. L’amitié entre les gens est l’un des moyens par lesquels Dieu se révèle pour nous en tant qu’Amour (pp. 241-244). « Le christianisme – conclut A. Thatcher – exige que l’amour sexuel incarne l’amour qui est Dieu, en le représentant et en l’exprimant, en l’incarnant dans chaque communication sexuelle qui existe entre les partenaires. C’est l’amour qui respecte la vulnérabilité et qui est lui-même une des expressions de la dernière » (p. 253).

Quelque ingénieux qu’essaie d’être le refus de la conception patriarcale de l’amour dans le cadre du mariage et son admission en dehors du mariage, tout comme dans les relations homosexuelles basées sur l’amour de la Sainte Trinité, nous ne pouvons pas être d’accord avec cette manière d’expliquer l’amitié chrétienne. Premièrement, A. Thatcher ne veut pas faire la distinction entre l’amour de type agapé de la Sainte Trinité et l’éros irrationnel et instinctif qui enflamme la tension sexuelle entre les partenaires hétérosexuels ou homosexuels. Deuxièmement, cette amitié instinctive, même si elle est impulsée par l’amour, ne peut pas être rapportée à l’amitié sotériologique que Jésus proclamait comme acte de dévouement sacrificiel montré aux Apôtres et, par eux, au monde entier. Autrement dit, l’amitié de Jésus n’est pas l’amour éprouvé dans la cadre du mariage ou en dehors de lui, mais elle offre un horizon distinct de ce cadre et qui lui est infiniment supérieur. C’est l’expression de l’amour de Dieu, d’agapé, qui apporte l’ordre dans la vie des hommes, car « Dieu n’est pas un Dieu de désordre, mais de paix » (1 Corinthiens 14,33) et Il veille en permanence à ce que l’homme accomplisse la tâche de son existence éphémère, dans la perspective de l’éternelle communion avec Lui (1 Corinthiens 15,28). Par suite, même si A. Thatcher accepte et soutient à partir de raisons pastorales l’amitié des homosexuels « chrétiens », tout son plaidoyer et tout son effort se prouvent être en vain, car par-dessus tout, philia contient « fons et origo » l’amour spécifique à l’Evangile de Christ qui est « par excellentiam » autre chose que l’homosexualité.

Le caractère divin de l’amitié est sali lorsque « Le Dictionnaire gay » de Lionel Povert (publié à Paris en 1994 et traduit en roumain par Iulia Stoica et Felix Oprescu, Bucarest, 1998) attaque le christianisme en montrant que le Sauveur Lui-même a été la proie de ce vice scabreux… Justement Lui, le Fils de Dieu incarné, qui nous a apporté la grâce divine et la vérité, en nous libérant du péché et de la mort, pourrait-Il contredire d’une telle manière Sa mission et Sa doctrine ? Mais L. Povert ne s’est pas posé un tel problème. Il a écrit un « Dictionnaire gay » dans lequel il inclut des noms de gens célèbres pour créer ainsi la viabilité et le renom de la perversion sexuelle, qu’un de ces gens déclare « une chance et un destin brillant ». Et pour cela il n’épargne personne et il ne pense à aucune conséquence.

Voyons cependant si ses arguments sont viables :

En parlant de Jésus, L. Povert cite un historien, Morton Smith. Celui-ci aurait découvert un manuscrit ancien dans un monastère du désert de Judée qui l’a conduit à l’idée que Jésus était plutôt un magicien qu’un dirigeant religieux. Il continue à soutenir « ses hypothèses iconoclastes » en prétendant qu’ « après avoir fait Lazare sortir d’un état semblable à la mort, Jésus aurait passé une nuit avec le dernier, dans une communion tant spirituelle que physique. Comme l’on peut soupçonner, ces affirmations ont été ignorées ou rejetées immédiatement par plusieurs autorités religieuses bien que, en tant que professeur d’histoire à l’Université de Columbia et auteur de livres comme Clément d’Alexandrie et L’Evangile secret de Marc, M. Smith présente tous les attributs du sérieux » (pp. 190-191). C’est ici que l’argumentation de Povert prend fin.

Dès le début, nous signalons le fait que les arguments de Povert ne sont point convaincants et que les affirmations de M. Smith « ne présentent pas les attributs du sérieux » non plus, parce que ni l’un, ni l’autre n’offrent des bien-fondés sûrs et clairs. Le simple que M. Smith est professeur d’histoire et qu’il a écrit sur Clément d’Alexandrie et sur L’Evangile secret de Marc ne nous convainc pas que ses affirmations sur Jésus soient valables. Ce sont deux questions distinctes, traitées de points de vue différents. L’une ne conditionne ni ne cause l’autre. Le fait d’avoir découvert dans un monastère un manuscrit où l’on montrait que Jésus aurait été plutôt un magicien qu’un dirigeant religieux n’implique en aucun cas l’idée qu’Il aurait été homosexuel aussi. Il n’y a aucune liaison entre être magicien et homosexuel. L’auteur continue en faisant grand cas des « hypothèses iconoclastes » de Smith pour déclarer l’existence d’une aventure homosexuelle entre Jésus et Lazare. On ne sait cependant de quelles « hypothèses iconoclastes » il s’agit. Quelle en est l’origine, qu’est-ce qu’elles communiquent, à partir de quoi on fait ces affirmations ? Si on utilise « les hypothèses iconoclastes » extrêmement obscures pour faire certaines affirmations, pourquoi n’ouvre-t-on pas l’Evangile pour s’informer davantage sur l’amitié de Jésus et de Lazare ? L’Evangile selon Jean décrit largement la résurrection de Lazare. On dit « Or Jésus aimait Marthe, et sa sœur, et Lazare » (Jean 11,5). On emploie pour le verbe « aimer » ἠγάπα (qui provient de ἀγαπαν = aimer d’une manière généreuse et dévouée). On dit ensuite de Lazare qu’il était « notre ami » (Jean 11,11). Philia est l’équivalent d’ « amitié » non pas dans le sens de « erast » car philia représente l’affection entre les personnes, dans le sens de compréhension, d’appréciation, de sympathie, de noblesse spirituelle. En plus, Lazare n’était pas seulement l’ami de Jésus, mais aussi « notre ami », c’est-à-dire l’ami des Apôtres aussi, car il offrait à tous une amitié hospitalière qui avait un tout autre sens que celle homosexuelle. Il faut penser aussi à quel point la résurrection de Lazare a ébloui les Apôtres tout comme le peuple entier et à la déception qu’aurait produit le fait de savoir que Jésus aurait été un dépravé sous une forme condamnée d’une manière tellement sévère par la loi et par la communauté judaïque. Si Jésus avait commis un péché tellement condamnable, l’entrée triomphale en Jérusalem du lendemain n’aurait pas eu lieu.

Dans la communauté hébraïque théocratique, l’homosexualité était punie par la mort (Lévitique 20,13). Et il n’y avait pas de circonstances atténuantes dans ce cas. Jésus était suivi de près par Ses ennemis. Il restait même loin du monde pour ne pas être trouvé… Dans des situations pareilles, un sens élémentaire de prudence et un réflexe de défense personnelle L’aurait déterminé à éviter d’ « inaugurer » à ce moment-là une infraction considérée tellement grave et sanctionnée avec une sévérité extrême… Il était conscient de Son messianisme et Il ne pouvait pas accepter l’idée que le Messie pût commettre une impiété aussi grave à l’adresse de Dieu et à l’adresse des hommes. En plus, Il avait déjà prédit très clairement Ses passions auxquelles Il allait se soumettre avec toute Son innocence comme un qui « a été vainement haï ».

D’autre part, comme on l’a vu, l’amour de Jésus et de Lazare était rendu par le mot « agapan » et non par « eran ». « Eran » est le seul terme qui exprime l’amour irrationnel des sexes.

Povert connaît-il ou ne veut-il pas connaître cette signification élémentaire de l’amour de Jésus et de Lazare ?!…

Mais L. Povert blasphème d’une manière encore plus grave le Fils de Dieu, en affirmant que « d’autres chercheurs ont suggéré l’existence d’une relation homosexuelle avec l’Apôtre Jean ».

Une chose est sûre — dit L. Povert — la Bible présente quelques témoignages sur la relation spéciale qui existait entre les deux, surtout dans les passages de l’Evangile selon Jean (13,23) (p. 191). Il est visible que L. Povert fait des affirmations très ambiguës en disant : « d’autres chercheurs ont suggéré ». Il ne mentionne pas le nom de ces chercheurs. Quelle base adopte-t-il pour son investigation pour pouvoir formuler de telles conclusions ? D’autre part, l’auteur s’appuie sur le témoignage même des Ecritures et il se rapporte au texte de Jean 13,23 qui dit : « Un des disciples, celui que Jésus aimait, était couché sur le sein de Jésus ». L. Povert devrait avoir au moins des connaissances élémentaires d’archéologie biblique, s’il ose commenter la Bible. Le texte auquel il renvoie est inclus dans l’épisode de la Cène. On sait très bien, sans aucun doute, qu’à la suite de leur captivité au Babylone, les Juifs avaient adopté les coutumes persanes concernant la manière de s’asseoir à table, c’est-à-dire allongés sur des divans. Quand ils mangeaient ils s’appuyaient sur le coude gauche et ils tendaient la main droite vers la table pour en prendre les plats. Lorsque quelqu’un parlait avec celui qui se trouvait derrière lui, il tournait son visage et alors il semblait qu’il appuyait sa tête contre la poitrine de l’autre31. Si L. Povert, à cause de sa myopie désaxée y voit une scène d’amour, il doit absolument changer les lentilles de ses lunettes. Mais au-dessus de tout, un devoir élémentaire concernant le bon sens et l’honnêteté impose la documentation avant de faire une affirmation qu’on veut crédible et surtout lorsqu’on assume la responsabilité de calomnier quelqu’un… et il ne s’agit pas de n’importe qui, mais du Fils de Dieu, le Sauveur du monde. Est-ce que L. Povert veut porter atteinte à l’essence du christianisme ou est-ce qu’il veut seulement paraître intéressant et faire vendre son livre « en généralisant ce défaut de la nature humaine qui est l’homosexualité ?… ».

Le deuxième personnage que L. Povert attaque ou qui, prétend-il, est l’auteur de la scabreuse infamie, est l’une des personnalités les plus importantes de l’Eglise chrétienne, Saint Augustin. Voici ce qu’il affirme sur celui-ci : « Grâce à l’un des livres les plus fameux qu’il a écrits, “Les Confessions”, on sait que dans sa jeunesse il avait été attaché à un jeune homme dont il plaint la mort. Il compare leur amitié à celle d’Oreste et de Pilade ou bien à celle des poètes Horace et Virgile non avant d’avoir demandé à Dieu de le purifier “de la conception de telles amitiés”, même s’il regrette de continuer à vivre après la mort de son ami : “ un personnage de l’Antiquité avait raison lorsqu’il appelait son ami la moitié de son âme : car je sentais que celle de mon ami et la mienne ont été une seule âme qui faisait vivre deux corps. J’avais ainsi horreur de la vie parce que je ne voulais pas être à moitié. J’avais peur de mourir, probablement à partir de la même raison, de crainte que celui que j’avais tant aimé ne meure lui aussi.” À côté de cette amitié, tant amoureuse que spirituelle et érotique avec son ami d’enfance, Augustin a eu de nombreuses aventures avec des femmes, avant de se consacrer au célibat » (p. 47).

En lisant le texte auquel se rapporte L. Povert, pris des Confessions32 d’Augustin, Livre IV, ch. IV, on observe qu’on ne mentionne pas les noms d’Oreste et de Pilade ou l’amitié des poètes Horace et Virgile, bien qu’on ne puisse pas dire de ceux-ci non plus qu’ils ont été gay. En fait, les noms d’Horace ou de Virgile ne sont mentionnés ni même dans le Dictionnaire dont il est question. En analysant attentivement le texte, [on observe que] Augustin se confesse avec la sincérité et le pouvoir que lui seul a et d’une manière qui lui est spécifique. Il parle ainsi de l’amitié avec le jeune homme « du même âge » qui était due à la « communion des études ». « Nous avions grandi ensemble, nous avions fait l’école et avions joué ensemble… Notre amitié était en plus très douce et durable à cause de l’ardeur que nous dédiions aux mêmes études. » Mais cette amitié, même si elle avait un bien-fondé supérieur, n’était pas « la véritable amitié, parce que celle-ci n’est sincère que lorsque Toi (Christ) lie d’amitié ceux qui sont attachés à Toi par l’amour “répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous a été donné” (Romains 5,5) ». Augustin plaint ensuite l’influence négative qu’il a eue sur son ami « car je l’avais éloigné de la véritable foi et je l’avais attiré vers des histoires superstitieuses et dangereuses à cause desquelles ma mère même me plaignait. Cet homme-là errait déjà, ayant ma personne dans son âme, tout comme mon âme ne pouvait pas exister sans lui ». Jusqu’à la fin du chapitre, Augustin exprime la tristesse qui a envahi son âme à la suite de la mort de son ami. Il décrit cette mort, de nouveau, pathétiquement, avec une sincérité qui transforme ses introspections dans un véritable art. On observe clairement qu’Augustin voyait dans l’amitié, tout comme Cicéron, « une âme qui faisait vivre deux corps ». Un merveilleux exemple est donné par l’amitié de Saint Grégoire de Nazianze et Saint Basile le Grand (que nous avons déjà mentionnée) dont personne n’a dit et personne n’aurait pensé qu’ils auraient pu être gay. S’il y avait eu une relation physique entre lui et son ami, Augustin ne l’aurait pas cachée, sa confession étant faite avec une sincérité totale. Il n’a d’ailleurs jamais rien dissimulé des liaisons qui étaient en effet d’amour, mais qu’il avait eues avec des femmes, avant d’avoir connu l’amour de Dieu et le sens de la véritable amitié chez Christ, amitié à laquelle il consacre un livre intitulé « De amicitia ».

En analysant ces fausses interprétations des textes, nous nous posons une question naturelle : est-ce qu’en effet l’auteur du « Dictionnaire gay » (qui doit faire le tour du monde) ne peut pas faire la distinction entre l’amour comme élément possessif et l’amour désintéressé et généreux qui unit les gens par le plus noble sentiment de l’amitié ? Il y a plus de deux millénaires et demi, les bouddhistes faisaient la distinction nette et précise entre Raga et Metta et au Moyen Age « amor concupiscentiae » était autre chose qu’ « amor benevolentiae » ou qu’ « amor benefiscientiae », ou il y avait beaucoup d’autres distinctions dont le sens était similaire : « amor sensitivus » et « amor intellectivus ». Si L. Povert ne veut pas se documenter, il ne peut pas normalement diffamer les grandes personnalités douées de qualités supérieures et de sentiments nobles, seulement pour montrer au monde que l’homosexualité entre, elle aussi, dans la « sphère brillante » de l’être humain et que, par la suite, elle est non seulement légitime mais même à désirer…

Dans le « Dictionnaire gay » dont il est question, apparaît enfin le nom de Saint Thomas d’Aquin « le plus important représentant de la pensée médiévale, connue sous le nom de scolastique » (pp. 304-305). L’auteur ne présente pas Saint Thomas d’Aquin comme gay, mais il se rapporte seulement à quelques affirmations d’où ressort l’idée que le péché peut devenir une seconde nature. Déclarer Thomas comme gay aurait été le comble de l’incompétence et du manque de scrupules puisque « le père de la scolastique » considère sans aucun doute (« noir sur blanc ») que la sodomie est l’un des péchés mortels, à côté du meurtre.

En conclusion, l’auteur du « Dictionnaire gay » se propose de mettre en évidence et de faire sensation par des personnages fameux, pour les « salir » de la boue « brillante » de son infamie, sans avoir aucun support documentaire, mais en interprétant certains textes qu’il invoque, de manière anarchique et tendancieuse, à la façon des plus incompétents sectaires